Katalog Sinje Dillenkofer, Kerber Verlag, 1996, Seite 39 – 41
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Des éléments mis en scène et documentaires, des instants fictifs et réels, des photos d’animaux, des nus et des portraits se fondent dans les installations et les objets-photos de Sinje Dillenkofer à un point tel que l’artificiel devient authentique et l’authentique imaginaire. Dans des tableaux qui recouvrent le mur, l’artiste rapproche des images et des objets qui semblent d’abord n’avoir aucun rapport entre eux – et qui pourtant finissent par avoir un dialogue, présenté dans des formulations et des questionnements différents. Le langage des images de Sinje Dillenkofer est à la fois directement symbolique et abstrait, hermétique et ouvert, associatif et logique. La réflexion sur l’état de notre réalité n’a pas, pour une fois, lieu avec le caractère linéaire kantien, mais en saisissant et en liant des catégories et façons de penser normalement séparées. »La nature« ou »Le sexe« sont utilisés comme des métaphores, tout comme le corps humain ou des parties isolées du corps, et pourtant, dans les tableaux et installations de Sinje Dillenkofer, la différenciation habituelle entre la nature et la civilisation, la société et l’individu n’a pas lieu. Tout est lié et donne des indications – directes ou indirectes – sur les autres éléments. Donc certaines métaphores, comme par exemple le cerf, apparaissent régulièrement, pendant une assez longue période, dans les histoires en images de Sinje Dillenkofer.
Le cerf est d’un côté le symbole d’une conception idyllique et bourgeoise de la nature au 19e siècle , qui est représentatif, aujourd’hui encore, au-dessus de maints canapés, d’un certain romantisme intact, peut-être uniquement sous la forme d’un bois sec de cerf, un trophée de chasse. En même temps, ce »seigneur des forêts« est, comme chef de son troupeau, l’image du principe de la volonté de diriger et du combat pour la première place. Le cliché du »macho« dominateur correspond à ce comportement. Et c’est pourquoi le cerf est en même un concept romantique historique et le symbole de la hiérarchie masculine dans son combat viril.
Sinje Dillenkofer place dans son Installation photographique »Die Umkehrung« (1994/1995) le portrait d’un cerf entre des reproductions de tailles différentes de grandes plantes de pieds; un escalier céleste fixé au plafond la tête en bas symbolise l’ascension en plusieurs marches, comme préoccupation principale. La collection de plantes de pieds représente le service du personnel au complet d’une entreprise, l’agrandissement correspond chaque fois à la position de la personne à l’intérieur de l’organigramme de travail. A droite les dames, à gauche les messieurs – un simple regroupement par sexe met en évidence la petite participation des femmes dans les centrales politiques ou économiques. »Die Umkehrung« est une étude du rapport de la masse et du pouvoir, du groupe et de l’individu, à l’aide d’un exemple concret, dans des conditions clairement définies. Comme ces plantes de pieds nues montrent des profils individuels, mais ne permettent pas une identification, une situation exemplaire, utilisable dans un autre contexte, se reflète donc ainsi dans ce travail. Avec ce travail d’une ironie mordante »Die Umkehrung«, Sinje Dillenkofer montre le fossé qui sépare les désirs et la réalité, met à nu des relations hypocrites ou injustes, qui sont des mensonges et exige en même temps un changement, en vue d’obtenir des relations différentes, en tous cas au moins honnêtes, avec toutes les contradictions qui en découlent.
Dans l’autoportrait de Sinje Dillenkofer »Zeiten des Aufbruchs« (1993), un ange prend ses ailes sous son bras, les enfants par la main, et quitte d’un pas énergique un entourage aux problèmes non pas certes aigus, mais brûlants. Sous cette image on trouve celle du poitrail d’un cerf, doublée en symétrie. Sinje Dillenkofer a installé au milieu des deux la cloche d’un bovin, comme charnière ou comme point central. L’ouverture ressemble à une bouche ricanante, une fente qui, entre le cerf en train de bramer des deux côtés, devient le symbole d’une inhibition sexuelle. Ce n’est donc pas étonnant si l’ange (du sexe féminin) prend la fuite et part vers de nouveaux horizons. Les croix en flammes sur le sol symbolisent l’effondrement du système de valeurs qu’est l’église – un système structuré dans sa forme catholique d’une façon absolument patriarcale. La libération de cette hiérarchie dominée par les hommes (voir le cerf …) s’impose donc – comme préliminaire et en tant qu’exigence à agir de manière responsble et à trouver sa propre personnalité. Qu’il faille fuir des liens idéologiques, collectifs ou privés, le but est toujours de présenter une vue d’ensemble des structures sociales qui déterminent largement notre comportement privé et public, nos manières de vivre et nos idées – consciemment ou non.
Dans beaucoup de ses travaux, Sinje Dillenkofer fait naître des signes apparemment nets d’un réseau irritant d’associations et d’interprétations. C’est justement parce que ses compositions qui jouent déjà avec le pathos ou le kitsch, sont en plus chargées de clichés, que cette esthétique lisse se transforme en une paraphrase cynique de notre monde de pub et de commerce. Des clochettes et un mouton, un cerf, un hanneton ou un pied de chaise ont comme le corps humain et les parties du corps – poings, pieds, ventre, sexe – une sorte d’innocence. Ce n’est qu’en s’intégrant dans un deuxième niveau que ces choses prennent une magie supplémentaire. Alors les rides deviennent des troncs d’arbre (»Stammhalter« 1995) et des chaussures de bébé une ouverture vaginale blanche comme le lys (»Die Geburt«, 1993). Les poils deviennent un pré (»Natur-Schau-Spiel« und »Korrektur«, 1994) ou les tétons féminins et le bout du pénis révèlent une correspondance évidente entre la conception et l’allaitement (»Die Quelle« 1995); le réceptable en caoutchouc monté dessous sert de bassin, avec ironie et double sens.
A la fin des années 60, des artistes-femmes ont commencé à opposer leur propre système de valeur – le corps – au concept d’avant-garde déterminé par les hommes – avec conséquence et radicalité. Pour s’imposer et développer des stratégies de libération, dans les années 70, on brisait les tabous et on refusait les rites. Sans se demander si la situation politique a changé entre-temps, on peut reconnaître que certaine théorie féministe des dernières décennies a fait place à une discussion âpre sur l’identité (féminine), avec un arrière-plan tout à fait différent. Sinje Dillenkofer fait partie des jeunes artistes-femmes qui utilise, avec distance et engagement, (auto)-ironie et lucidité, les signes et les images de la réalité, pour poser des questions critiques sur l’origine de cette réalité et donc sa justification.